Film méconnu du grand cinéaste iranien Abbas Kiarostami, ABC Africa est pourtant important dans sa filmographie car il permet la transition entre son dernier film "classique": Le vent nous emportera (1999) et des films plus expérimentaux comme Ten (2002) et surtout Five (2003) qui reprendra en les poussant à leur paroxysme beaucoup d'éléments d' ABC Africa comme le tournage avec une petite caméra numérique et le point de vue de l'observateur passif plutôt que celui de metteur en scène démiurge.
ABC Africa est une commande d'une association humanitaire Ougandaise, il a été tourné en une dizaine de jours en avril 2000 avec 2 mini-caméras dv par Abbas Kiarostami et son assistant Seiffollah Samadian.C'est le premier film tourné par Kiarostami hors d'Iran.
Le cinéaste évite le piège du reportage humanitaire, purement informatif même si ici où là il sacrifie au discours des organisations locales, passage obligé pour Kiarostami puisque le but de la commande qu'on lui a passée est d'informer le reste du monde de la situation catastrophique en Ouganda (après la guerre civile, le paludisme et le sida laissent dans ce pays plus d'un million d'enfants orphelins). Mais Kiarostami sait qu'on ne fait pas un film avec de bonnes intentions et si un metteur en scène moyen se serait contenté de filmer des scènes dures et tragiques avec en voix-off le triste constat de cette situation, lui a choisi une autre solution, loin de tout cliché et de toute facilité.
Même au milieu de cet enfer, de cette injustice il veut privilégier la vie sans se voiler la face. Ainsi il filme des enfants qui rient, dansent, chantent, mais aussi au détour d'un plan, une fabrique de cercueils.
La vie c'est aussi le quotidien (malheureusement peu banal) de ces Ougandais jeunes ou vieux et la grande idée du film c'est de s'être servi de ces petites caméras mini dv qui permettent légèreté et spontanéité du tournage pour saisir les petits détails de la vie, Détail intéressant, au départ Kiarostami devait tourner en format cinéma mais en faisant les repérages en mini dv il a décidé de tourner tout le film dans ce format plus souple et léger.
Ainsi, il arrive en Afrique comme n'importe quel touriste, muni de son camescope et coiffé d'une casquette, il filme tout ce qui passe à sa portée, les enfants qui rient, font les pitres pour la caméra, dansent et chantent, il filme le présent en action, il semble euphorique au mileu d'eux, euphorie due autant à la liberté procurée par la petite caméra que par les jeux des enfants. Il y a donc communion entre à la fois la sujet filmé, la personne qui filme et l'outil.
Le touriste (que nous sommes tous en débarquant dans un pays inconnu caméra au poing) se transforme alors en cinéaste, c'est à dire en quelqu'un qui sent et qui donne à ressentir, qui pense et qui donne à réfléchir, qui regarde et qui donne à voir.
Ainsi Kiarostami évite le piège du misérabilisme ou de la propagande humanitaire grâce à la longueur des plans, leur côté anti-publicitaire et un emploi brut de la caméra. En effet, la grande idée du cinéaste est de ne pas cacher les défauts de la mini-dv, de ce tournage amateur, les images sont saturées, tremblées, le son (direct) est brut, on entend même les parasites dus au vent comme sur n'importe quel film de vacances, et comme il l'a souvent fait dans ses films précédents il instaure une mise en abyme du tournage en apparaissant souvent lui-même en train de filmer.
Les meilleures scènes du film sont les plus abstraites, celles où par la grâce de cette caméra qu'il découvre et apprivoise il filme les gouttes d'eau sur un pare-brise ou bien les jeux d'un enfant insouciant et un peu perdu dans un hôtel de luxe où ses parents adoptifs viennent le chercher, sans oublier ce qui restera comme une des scènes majeures de son oeuvre, scène dans le noir où l'on entend juste les voix de Kiarostami et de son assistant, qui se termine par un orage et un miraculeux retour du jour qui nous fait voir la vie différemment comme si le cinéaste nous avait lavé les yeux. Miracle Rossellinien comme il y en a de nombreux dans ce film ouvert au hasard et aux accidents. Alors, bien sûr, les scènes explicatives ou purement informatives du film paraissent un peu bancales, on sent qu'elles sont un peu mises là de force mais c'est aussi de l'honnêteté et de l'humilité que de se plier à la commande et de s'effacer un peu derrière un message ou une cause, à condition que cela ne prenne pas le dessus sur la vision de l'auteur.
Il y a un vrai contraste entre la situation catastrophique de ce pays et la musique, la danse, les rires omniprésents et porteurs d'espoir malgré tout. Pourtant Kiarostami n'est pas dupe et nous permet de comprendre que le seul espoir, souvent, pour ces enfants est de partir loin, en Europe même si cet exil, cette adoption entrainera forcément d'autres problèmes.
Ce film est donc important car il est l'un des premiers à appliquer à la lettre la prophétie d' Astruc sur la caméra-stylo et parce que Kiarostami tout comme Agnès Varda dans les glaneurs et la glaneuse ne commet pas l'erreur de tous les possesseurs de camescope qui est de vouloir faire cinéma, de vouloir imiter le cinéma professionnel en 35 mm. Il se sert des avantages du mini dv et même de ses inconvénients qui lui servent à accentuer le côté brut et amateur du film, il a tourné près de cinquante heures de rushes et a mis un an à monter le film, méthode proche du grand documentariste Frederick Wiseman.
Kiarostami se refuse à tout effet, il a un profond respect pour la réalité qu'il est en train de capter. Ce qui compte c'est ce qu'il filme, pas la manière dont il le filme, il n'a ici aucune ambition esthétisante et c'est tant mieux car cela mettrait une barrière entre le spectateur et la réalité qui est filmée ici.
Il inaugure un nouveau cinéma, léger (selon le concept développé par Patrick Leboutte), un cinéma de l'instant, pas du tout figé dans de vieilles règles académiques ou esthétiques, un cinéma à l'improviste qui lui permet de capter tous les petits moments de la vie.
Le camescope mini dv n'est qu'un outil, ce qui compte c'est la personne qui est derrière et la manière dont elle filme. On assiste donc à une grande leçon de cinéma (dans la lignée du maître à qui l'on pense souvent en voyant ce film, Jean Rouch) mais aussi à une grande leçon de morale (pudeur du regard, modestie, refus de l'effet ou de l'image-choc).
Godard l'avait dit, tout grand cinéaste est un moraliste.