vendredi 21 mars 2008

Aleksandr Sokurov - dolce (1999) et Elegiya dorogi /Elégie de la traversée (2002)

Pur hasard des visionnages (mais je ne crois pas au hasard et pense que chaque film est vu à tel ou tel moment pour une raison inconsciente et inconnue, certes, mais qui fait sens après coup), je vois aujourd’hui l’exact opposé du film de Kiarostami d’hier. Sokurov (ou Sokourov, les deux sont utilisés) est un cinéaste russe très formaliste, successeur de Tarkovski entre autre. Je n’avais jamais vu aucun de ses documentaires et pour tout dire je ne savais même pas qu’il en avait réalisé, ne connaissant de lui que quelques films que j’estimais beau mais ennuyeux. L’occasion était belle avec la vision de Dolce de me faire un avis sur la question.
Si j’ai beaucoup de mal avec un certain formalisme dans la fiction j’ai conscience que dans le documentaire c’est presque nécessaire si on ne veut pas tomber dans le naturalisme vain. Un bon documentaire est toujours en décalage avec la réalité, ce décalage s’appelle le style et peut prendre divers aspects selon les cinéastes mais c’est ce style qui fait qu’il y a un regard sur le monde et qu’on n’est pas en train de visionner une simple image de vidéo-surveillance. Donc, un certain souci de la forme peut être à l’origine de ce magique décalage avec la réalité qui fait une oeuvre d’art.
Dolce fait partie d’une série documentaire intitulée Histoires japonaises (il s’agit du troisième et dernier), sur la vie de Tosio Simao, femme de lettres japonaise (village de Aska, préfecture de Nara, Japon).
Je dois reconnaître que le début du film m’a conquis, déjà la forme est unique, un format de film jamais vu puisque l’image est plus haute que large, sorte d’image 16/9e retournée à 90 degrés qui lui donne l’aspect d’un livre, ensuite des couleurs comme toujours chez Tarkovski retravaillées après coup pour leur donner un aspect "passé", fantomatique.
Des photos se succèdent avec en voix "off" l’histoire d’un couple japonais pendant la deuxième guerre mondiale, histoire d’amour fou d’abord (ils tentent de se suicider ensemble) puis amour tragique lorsque apprenant dans le journal intime de son mari qu’il la trompe cette femme devient folle. Il la suivra à l’asile. On voit bien ce que Chris Marker aurait pu tirer d’un tel sujet, malheureusement la deuxième partie du film nous fait quitter les photos pour des images vidéos, cette femme dont on vient de nous conter l’histoire est désormais veuve et est devenue écrivain, elle vit avec sa fille handicapée. Malheureusement à partir de là on est maintenu en dehors du film par l’excès de formalisme et de préciosité du cinéaste qui fait monologuer cette femme de manière très théâtrale en la filmant en plans fixes très esthétisants avec des cadrages et des éclairages très soignés qui nous sortent de toute réalité. Si son propos était intéressant cela pourrait fonctionner mais c’est un texte très abscons qui ne fait que rajouter à notre sentiment de vacuité artistique.
Tout ici veut nous dire -Attention, vous êtes en train de voir un chef-d’oeuvre ! -Vous êtes devant de l’art pur ! Mais tout cela tombe à plat, ennuie, lasse.
Seul les esthètes seront ravis car la forme du film est intéressante, on est à la fois dans la peinture, le théâtre, la littérature, la poésie mais finalement très peu dans la vie et dans le cinéma du coup on est tenu à l’écart du film, loin de la simplicité et de l’humilité d’ ABC Africa.
Il y a pourtant quelque chose de très séduisant dans le traitement de l’image (et de ces plans fixes) qui ouvre une voie dans un certain documentaire à condition de ne pas tomber dans l’excès formaliste et de faire plus confiance au réel.

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En voyant Elégie de la traversée, je me dis vraiment que les russes font les plus beaux documentaires du monde. Au niveau plastique, rien ni personne ne les égale. Par contre il y a souvent un côté irréel, une recherche de spiritualité qui les amène au-delà de la réalité attendue dans un documentaire. Ce film est par exemple plus proche de la peinture que du "cinéma vérité". Cette grande mystique russe leur fait fuir le réalisme pour nous amener aux confins de la subjectivité absolue. Ainsi ici l’image est traitée en post-production, donnant l’impression d’être enregistrée comme à travers de l’eau (l’image se gondole, vibre). Cette image iréelle s’accorde très bien à la voix "off" murmurée du cinéaste qui s’égrène lentement, doucement, tout au long du film. Le problème est qu’encore une fois je n’accroche pas du tout. Le propos est tellement opaque qu’il me laisse en chemin. Ce commentaire est d’une prétention sans fond. Certains (les fans de Sokourov) me diront que justement il n’y a ni propos ni sujet autre que la rêverie, la pensée profonde et philosophique, cosmique, du cinéaste. Mais je n’y peux rien, je trouve cela ridiculeusement pompeux, maniériste et vain. Cela reste très intéressant et j'essaierai de persévérer dans la vision de ces films car Sokurov est dans un au-delà du cinéma et le réel ne lui sert qu’en temps qu’image pure, comme des tubes de peinture à un peintre, il triture ces images, les malaxe, les transforme, les manipule. On n’est ni dans la fiction ni dans le documentaire, Sokurov invente le post-cinéma, la poésie filmée ou tout ce que vous voudrez, le problème est qu’il fait du cinéma qui se regarde, du cinéma "filmé" comme disait Jean-Claude Biette. Ce cinéma-là a ses maîtres (de Lynch à Greenaway en passant par Tarkovski): peintres, plasticiens, esthètes, virtuoses, grands créateurs et manipulateurs, moi je veux bien échanger toute leur oeuvre contre quelques secondes de Frederick Wiseman.

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