samedi 22 mars 2008

L'ordre - Jean-Daniel Pollet (1973)

J-D Pollet (1993)
"Un jour les Laboratoires Sandoz m’appellent pour m’avertir de la présence de Maurice Born qui leur proposait un sujet : il avait fait une étude sociologique de deux ans sur les lépreux et voulait tourner à Spinalonga. On est parti, un peu comme un commando, en prétendant vouloir réaliser un film touristique...
Le tournage a duré en tout et pour tout dix jours aller-retour. Nous avons tourner sur l’île où les lépreux furent rassemblés jusqu’en 1957 puis à l’hôpital où ils ont été soignés et où certains sont restés.
Raimondakis est le génie de la lèpre, c’est lui qui a la parole : il parle au nom des lépreux. Fils d’avocat, plutôt intellectuel, touché par la lèpre, il fut enfermé, menottes aux poignets puis prit la tête de cette île, de 800 m de long pour 400 de large. S’il y a un film que je retiendrais bien, c’est celui là."

- Extrait du propos de Raimondakis :
"Il y a 36 ans que je suis emprisonné sans avoir commis de crime. Pendant ces années, beaucoup de gens sont venus nous voir. Certains pour faire des photos, d’autres avec un point de vue littéraire, pour voir une espèce de gens différents, plusieurs ont tourné des films. Hélas, ils nous ont trahis jusqu’à aujourd’hui. Aucun n’a transmis ce que nous voulions et ce qu’ils avaient promis de montrer au monde.
Finalement une duperie, une photo, et une légende dessous qui modifiait les promesses et nous trahissait - et ceci nous blessait, parce que les uns voulaient montrer de la compassion et les autres de la répulsion - mais nous ne voulons ni qu’on nous déteste ni qu’on nous plaigne. Nous avons seulement besoin d’un sentiment, l’amour. Amour, en tant que personne qui a une infortune, et non comme s’il était une sorte différente d’homme, un phénomène...
Je me demande si, bien qu’étrangers et partant très loin, je me demande si vous rendrez la vérité, ou si vous garnirez de mensonges ce que vous avez tourné pour l’utiliser qui sait dans quels buts, qui sait pour quelles idées."


Jean-Daniel Pollet est un cinéaste à part dans la "Nouvelle vague", ayant divisé sa carrière en deux entre des films "commerciaux", notamment avec son acteur fétiche Claude Melki et des essais cinématographiques uniques dont la seule référence pourrait être les courts-métrages d’Alain Resnais des années 50 comme Nuit et brouillard ou Le chant du styrène. Résolument modernes tout en étant hors-mode, ces films (Méditerrannée, Bassae, Dieu sait quoi, entre autre) sont adulés par une certaine critique.
En ce qui me concerne ils m’intéressent mais je n’en suis pas un fervent admirateur car je les trouve un peu trop abstraits à l’exception de ce film-ci..
Ce film est en effet hors-norme de par la force de son sujet et de son traitement.
Bien sûr, le texte de Maurice Born a un peu vieilli et fait penser à du sous-Duras mais il en reste des formules fulgurantes. Bien sûr, ces plans de paysages, de villes en ruine, de murs, de terre font fortement penser à Nuit et brouillard mais je mets quiconque au défi de ne pas être touché par le rapprochement fait entre le visage des lépreux et les murs fissurés où ils ont vécu. C’est une grande idée de cinéma. Et puis surtout, ce qui fait que ce film doit se trouver dans toute anthologie du cinéma documentaire c’est le témoignage de Raimondakis, le lépreux. Jamais on n’avait vu ça au cinéma avant et plus jamais on ne le verra après, cet homme malade, avec une voix comme surgie des entrailles de ce corps mutilé qui s’adresse avec tant de lucidité et de rage mélangées face à la caméra, c’est inoubliable et d’une force inouïe.
Il aurait été presque suffisant de filmer cette parole et ce visage mais le reste n’est pourtant pas que fioriture car il y a une vraie poésie dans la façon qu’a Pollet de filmer l’île après le départ des lépreux ou ces mêmes lépreux à l’hôpital et puis il y a une vraie réflexion sur la responsabilité de chacun, l’enfermement, la liberté. C’est vraiment un film qui se mérite, qui ne s’offre pas au premier venu mais qui gagne en richesse à chaque vision.

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